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Médecin étrangère, je n’arrive pas à exercer légalement en France

22 Juin

 

Source : Rue 89

 

Par Roubba | Anesthésiste | 21/06/2011 | 12H26

Des infirmières Lego administrent une piqûre à des Stormtroopers Lego (pasakaru76/Flickr/CC).

Photo : des infirmières Lego administrent une piqûre à des Stormtroopers Lego (pasakaru76/Flickr/CC).

 

Je m’appelle Roubba. Ce n’est pas mon véritable prénom, mais je préfère rester anonyme. Je suis Syrienne. Chrétienne, j’ai habité un petit village du côté de Homs. C’est à Damas que j’ai fait mes études de médecine, suivies d’une spécialité en anesthésie.

Je vis ensuite trois années d’une vie agréable dans la capitale : l’indépendance, des revenus élevés au regard des standards syriens, un statut privilégié. La suite logique pour une femme médecin aurait été de se marier avec un chirurgien ou un directeur de banque. Du moins, c’est comme ça que la société voit les choses dans mon pays.

Un chirurgien, j’en rencontre un, je me fiance même. Puis, je m’aperçois que je ne l’aime pas, et je laisse tomber. Ici, ça peut paraître banal. Mais là-bas, on frise le scandale.

La suite, c’est que je décide de quitter mon pays et de découvrir autre chose. C’est possible d’aller en France pour faire un complément de formation, alors… va pour la France ! A l’époque, je n’envisage de partir que pour deux ou trois ans.

 

La France ne m’autorise pas à exercer ? Je m’accroche

J’arrive en septembre 2004. Les premiers mois sont difficiles : le fonctionnement de l’administration, de la vie économique me sont totalement étrangers. J’essaie de me remonter le moral en partageant quelques moments avec des compatriotes à la cité universitaire où j’ai une chambre. Je ne fréquente les Français que dans le cadre de mon job à l’hôpital où je suis stagiaire.

Un Français, j’en rencontre pourtant un en janvier 2005. Un an et demi plus tard, il m’accompagne en Syrie où l’on se marie dans mon village, avant de revenir nous marier une seconde fois en France.

Dès lors, j’essaie d’exercer mon métier de manière rémunérée. Tout le monde m’en dissuade : j’entre dans la catégorie « praticien à diplôme hors Union européenne » (Padhue) et la loi ne m’autorise pas à exercer. Je m’accroche.

 

Les « post-2004 », précaires des hôpitaux

Un hôpital situé à environ 100 km de notre domicile me recrute avec le statut de « faisant fonction d’interne » (FFI). Le job : je suis au planning des médecins, je gagne moins qu’une aide-soignante, mais néanmoins, je fais le job pour lequel je suis formée.

Après la naissance de ma première fille, je trouve un autre emploi en tant que praticien attaché associé. Un statut presque inespéré pour un « post-2004 » – c’est comme ça que l’on appelle ceux qui sont arrivés après juin 2004 et qui doivent passer la procédure d’autorisation d’exercice.

L’hôpital est à 140 km de mon domicile, j’ai un petit logement de fonction où je dors avec mes enfants. Ici, on ne peut pas prendre de repos de garde car l’équipe est trop restreinte. Résultat : sur le papier, vous pouvez être dans le service du vendredi matin au lundi soir. Heureusement que ça n’est pas un CHU et que les nuits ne sont pas toutes chargées ! On est crevés, mais on tient le coup malgré tout.

 

2 000 euros net par mois… illégalement

Mes collègues sont presque tous étrangers avec des statuts plus ou moins précaires. Niveau salaire, c’est presque le bonheur, je gagne un peu plus de 2 000 euros net mensuel en salaire de base, mais je peux plus que doubler mon salaire en faisant beaucoup de gardes. Un praticien français débute dans ma spécialité à un peu plus de 4 000 euros net en salaire de base.

Mais dans ma situation on ne fait pas trop de bruit, sur le papier je n’ai tout simplement pas le droit d’exercer, et tout cela est totalement illégal.

 

Un concours à dix places pour moi, un examen pour les autres

Je ne sais donc pas si demain je serai toujours médecin. Les Padhues post-2004 doivent passer la procédure d’autorisation d’exercice (PAE). Il s’agit d’un concours très sélectif : dans ma spécialité, il y a dix places par an, et c’est le bonheur comparé à beaucoup d’autres spécialités qui ne proposent qu’une ou deux places par an.

Le concours se passe en octobre. Le même jour, les « post-2004 » passent le concours tandis que certains médecins étrangers qui sont arrivés avant 2004 passent un examen. Ce sont les mêmes épreuves, un médecin qui a 10/20 à l’examen peut exercer tandis que son collègue post-2004 ne le fera pas alors qu’il a obtenu 13 au concours. 13, c’est bien, mais ça ne permet pas forcément d’être dans les cinq ou dix meilleurs.

Au regard des textes actuels j’ai le droit de le passer trois fois. Je l’ai passé une fois pour le moment ; j’ai échoué.

 

Un poste d’agent d’entretien pour… un pédiatre libanais

Selon le Syndicat des médecins à diplômes hors Union européenne (SNPadhue), ça n’est pas le cas de milliers de médecins qui ne pourront plus exercer à la fin de l’année. On leur proposera alors peut-être généreusement un poste d’agent d’entretien à l’hôpital, comme c’est arrivé à un confrère pédiatre d’origine libanaise.

Compétence, qualité des soins, ce sont les arguments qu’invoque en permanence le ministère de la Justice pour justifier la nécessité de la PAE. On pourrait en sourire, si tout cela ne recouvrait pas des situations désespérées pour bon nombre de praticiens ainsi que pour leurs proches.

 

Les médecins roumains, devenus compétents en 2007

Ainsi, le 31 décembre 2006, des milliers de médecins roumains se sont couchés incompétents pour se réveiller le 1er janvier habilités à exercer en France par le simple fait de l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Il en va de même, bien évidemment, pour d’autres pays de l’Union.

Il y a quelques mois, j’ai vu mes collègues roumaines sauter de joie car elles venaient de recevoir le document qui atteste du fait qu’elles pourront obtenir le titre de praticien hospitalier dans deux ou trois ans. Pourtant, elles viennent de finir leur internat et sont en France depuis peu. Moi aussi je souris, je souris pour elles que je contribue à former chaque jour, je souris malgré la boule que j’ai dans le ventre.

Bientôt, je vais quitter cet hôpital : j’ai réussi à trouver un emploi un peu moins loin qui devrait enfin nous permettre, à mon mari et moi, de vivre ensemble tout au long de la semaine avec nos enfants.

La direction de mon futur hôpital est enthousiaste à l’idée de m’intégrer dans l’équipe, cela fait plusieurs années qu’ils cherchent à recruter un anesthésiste, sans succès. J’ai obtenu un contrat d’un an. Un an de plus !

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1 commentaire

Publié par le 22 juin 2011 dans Santé

 

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Une réponse à “Médecin étrangère, je n’arrive pas à exercer légalement en France

  1. mamyline

    22 juin 2011 at 17:00

    Je trouve cela aberrant et d’une grande tristesse.
    Où va le monde ???? Faut-il une grande catastrophe pour s’apercevoir
    de la compétence de tout a chacun.

     

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