RSS

Carte d’identité biométrique : les Français prêts à se faire ficher

06 Mar

Source : Rue 89

 

La nouvelle carte d’identité et son fichier de données devraient être adoptés ce mardi.
Les associations pointent les risques mais ne parviennent plus à mobiliser.

Une main (Dave Bleasdale/Flickr/CC)

 

Certains députés PS s’inquiètent, la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) met en garde contre des dérives… Pourtant, les débats à l’Assemblée nationale sur la nouvelle carte d’identité biométrique ne semblent pas passionner, et encore moins alarmer l’opinion publique.

Le projet de loi [PDF], examiné durant neuf mois par les deux chambres dans une relative indifférence, devrait être adopté ce mardi 6 mars. Il prévoit que deux empreintes digitales seront apposées sur le document et que les données fournies seront réunies dans un fichier centralisé de l’identité.

Sécurité, un mot magique justifiant tout

Les Français seraient-ils plus dociles vis-à-vis du fichage que leurs voisins européens ? Seraient-ils prêt à se fier aveuglément aux autorités ? Jean-Claude Vitran, membre de la Ligue des droits de l’homme et du groupe de travail « Liberté et technologie de l’information et de la communication », n’y croit pas une seconde :

« Les Français ne sont pas des crétins, comme on veut nous le faire croire. On les gave juste de sécurité, de principe de précaution, de risque zéro. »

En 2005 déjà, lors d’une audition de la Cnil [PDF] sur le projet de carte d’identité biométrique, l’historien et philosophe Marcel Gauchet parlait de l’omniprésence du discours sécuritaire :

« L’objectif de sécurité devient prééminent dans le fonctionnement de nos sociétés. Pour les citoyens et les hommes politiques, le principe de sécurité est aujourd’hui global. Il est devenu en quelque sorte un mot magique justifiant tout. »

Un consentement plus facile à obtenir

Pierre Piazza, maitre de conférence en science politique et un des auteurs de « L’Identification biométrique » (2011) estime que la mobilisation des associations n’a pas été aussi forte qu’en 2005, lorsque qu’un précédent projet de loi avait été impulsé par Dominique de Villepin.

Selon Meryem Marzouki, responsable d’Iris (Imaginons un réseau Internet solidaire), qui s’était mobilisée contre le premier projet, le consentement des citoyens à céder leurs données personnelles est plus facile à obtenir :

« La pensée ambiante, c’est que l’on ne plus lutter contre ça. Si on consent à céder nos données à Facebook, alors pourquoi pas à l’Etat ? Ce sont des renoncements collectifs de la société. »

Meryem Marzouki affirme que la biométrie effraie moins qu’il y a sept ans. Elle s’est banalisée, s’est invitée dans le quotidien des Français. On utilise le doigt ou la main pour pénétrer dans les entreprises, pour manger dans certaines cantines ou pour allumer un ordinateur. Un constat partagé par Pierre Piazza :

« Il y a une certaine accoutumance des citoyens aux technologies de sécurité. Et il y a le mythe de la technologie toute-puissante, à laquelle on fait confiance. »

« Avec la crise, les libertés sont au second plan »

Jean-Claude Vitran a sillonné la France pour tenter de sensibiliser la population. Selon lui, les Français ont d’autres priorités :

« Avec la crise, la pauvreté qui s’installe, le taux de chômage important, les problèmes liés aux libertés passent au second plan. »

Ils peuvent en tout cas attendre le résultat des élections :

« La question n’est plus la sécurité ou la liberté mais Sarkozy ou Hollande. Les personnes sont sensibilisées mais elles se disent qu’il y a une chance de changer la majorité, et qu’on reviendra dessus après les élections. »

Mais à en croire Marcel Gauchet, cet ordre des priorités des Français était déjà établi en 2005 et ce depuis bien longtemps :

« Depuis la fin du XIXe siècle, la société française a toujours valorisé l’efficacité de la puissance publique au détriment des libertés individuelles. »

« Les gens se sentent plus vulnérables »

Et si les Français étaient tout simplement demandeurs de ce genre de technologies pour protéger leur identité, objectif affiché de ce projet de loi ?

En 2005, selon une étude Ipsos, 74% des Français étaient favorables au projet de carte d’identité biométrique et 75% s’étaient prononcés pour à la création d’un fichier informatique national des empreintes digitales dédié à la lutte contre les fraudes à l’identité.

Marcel Gauchet observait alors un sentiment d’insécurité plus fort :

« [Il y a un] accroissement sensible de la demande de sécurité de la part des individus, peu importe les moyens utilisés […]. Les personnes se sentent infiniment plus vulnérables que les générations précédentes. »

Un relai médiatique trop faible

Mais pour Pierre Piazza et Jean-Claude Vitran, le manque de mobilisation s’explique par un déficit d’information. Selon eux, le relai médiatique a été trop faible en pleine période électorale. La presse en a peu parlé, ou trop tardivement.

Pourtant, le trésorier de la LDH affirme qu’un citoyen avisé est un citoyen réactif. Et à en croire le succès de l’exposition « Fichés », à laquelle Pierre Piazza a participé, les Français ne veulent pas être les derniers informés :

« Lorsqu’on alerte, que l’on met à disposition des connaissances, le public se déplace. Avec cette exposition, les visiteurs ont compris les défaillances du fichage qui débouchent sur la stigmatisation. »

« Un risque de détournement »

Pour ce maitre de conférence, il aurait fallu éclaircir les notions de « lien faible » ou de « lien fort » entre les données de la carte et le fichier centralisé, au centre des débats au Parlement :

« Le “lien faible” permet juste aux services administratifs de s’assurer qu’il délivre un document à la bonne personne. Avec le lien fort, il a un risque de détournement de la finalité de cette loi. Tout citoyen devient un suspect potentiel. C’est une logique d’identification généraliste. »

Jean-Claude Vitran regrette l’absence de débat public autour de la biométrie et s’inquiète des conséquences :

« Les gens ne comprennent pas ce qui se met en place. Si la loi est votée, nous entrerons dans un état policier. Et le policier veut des renseignements sur tous les Français. »

 
Poster un commentaire

Publié par le 6 mars 2012 dans CNIL, Sécurité, Société

 

Étiquettes : , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :